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Les Tarahumaras : les rebelles de la Sierra Madre
Par Sandrine Bavard

Au Nord du Mexique, au cœur de montagnes et de canyons quasi inaccessibles, vivent les Tarahumaras.
Ce peuple "aux pieds légers", fier et indépendant, a fui les conquistadors, puis la société moderne, pour préserver son mode de vie.

Sauve-qui-peut ! C’est un peu le secret de la survie des Tarahumaras, peuple indigène qui vit au Nord du Mexique dans l’État de Chihuahua, dans des paysages magnifiques et rudes.
Rebelles mais pacifiques, ils ont fui l’envahisseur espagnol au XVIe siècle et se sont réfugiés dans la Barranca del Cobre (canyon de cuivre), dans la Sierra Madre occidentale, marquée par de profondes vallées et des plateaux entre 1500 et 1800 mètres d’altitude. Aujourd’hui, ils seraient un peu plus de 100 000, soit le groupe indigène le plus important au Mexique.

Nombreux sont les écrivains, ethnologues, journalistes qui ont voulu toucher du doigt le mythe. Antonin Artaud, le poète français, alla y chercher un refuge spirituel, en 1937. "Cette race, qui devrait être physiquement dégénérée, résiste depuis quatre cents ans à tout ce qui est venu l’attaquer : la civilisation, le métissage, la guerre, l’hiver, les bêtes, les tempêtes et la forêt. Elle vit nue, l’hiver, dans ses montagnes obstruées de neige, au mépris de toutes théories médicales", s’enthousiasme-t-il dans son livre intitulé les Tarahumaras.

 

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coureurs tarahumaras

D’excellents coureurs de fond

Leur nom est une déformation de "raramuri", nom par lequel se désignent ces hommes, et qui signifie "ceux qui ont les pieds légers" d’après l’ethnologue norvégien Carl Lumholtz.
Car les Tarahumaras sont d’excellents coureurs, à la fois agiles, dévalant les chemins escarpés pieds nus avec une incroyable facilité, et endurants, capables de couvrir des distances phénoménales d’une seule traite. "En matière de très longues distances, rien ni personne ne peut battre un coureur tarahumara –ni un cheval de course, ni un guépard, ni un marathonien olympique", écrit Christopher McDougall dans son best-seller "Nés pour courir", qui a contribué à la légende des Tarahumaras, notamment chez les coureurs de fond.
Lors de leurs rares participations à des courses internationales, les Tarahumaras ont démontré leur excellence en la matière : ainsi, en 1993, Victoriano Churro remporte l’ultra trail de Leadville dans le Colorado, une des courses les plus difficiles du monde avec un départ à 3000m d’altitude, et un parcours de 160 km. Il avait… 55 ans !

Les tesguinadas, des fêtes arrosées

Mais les Tarahumaras ne courent pas pour la médaille et l’argent. Ils le font par obligation car les habitations sont éloignées les unes des autres, ils le font aussi pour célébrer "la marche du monde" lors de fêtes rituelles.
Ils s’adonnent ainsi à un jeu, appelé "rarahipa", qui consiste à pousser un ballon en bois le long d’une piste rocailleuse le plus longtemps possible : pour ces super marathoniens, cela peut durer plusieurs jours et se dérouler sur plusieurs dizaines de kilomètres.
Mais comment font-ils pour tenir ? Auraient-ils une potion magique ? Peut-être… Il pourrait s’agir du tesgüino, une bière de maïs fermentée préparée par les femmes et bue sans modération lors de fêtes. Les tesguinadas, comme on les appelle, sont organisées régulièrement pour célébrer une naissance, une guérison ou simplement pour remercier les voisins de leur aide.
Elles finissent dans l’ivresse collective. L’alcool désinhibe en effet ce peuple d’ordinaire timide et discret, qui va plaisanter, communiquer et même draguer plus librement. L’alcool fait aussi surgir les conflits latents qui se règlent dans des disputes violentes, qui dégénèrent parfois en bagarre, mais qui sont vite oubliés le lendemain ou le surlendemain, le temps que les effets de l’alcool se dissipent.
Lors de rites chamaniques, les Tarahumaras pourront aussi consommer du peyotl, un cactus au pouvoir hallucinogène et curatif qui enseigne à l’homme "la vérité des choses".

Entre catholicisme et chamanisme

Mais la plus importante fête de ce peuple a lieu pendant la semaine sainte. Les missionnaires ont (partiellement) converti les Tarahumaras au catholicisme, mais ces derniers ignorent la notion de péché et conservent des rites chamaniques ancestraux.
Ce mélange des genres se fait particulièrement sentir à Pâques [1], dans une cérémonie baptisée "Noliruachi" qui signifie "ceux qui marchent en cercle".
Cela commence au son des tambours pour appeler les guerriers de Dieu à se rassembler contre le Mal. Des hommes vont danser en cercle jour et nuit autour de l’église pour la protéger des démons. Puis c’est l’heure des joutes, entre les Soldats, défenseurs de Dieu (le soleil) et de la Vierge Marie (la lune) contre les Pharisiens, alliés du diable, couverts de boue ou de chaux. Leur chef est Judas, mannequin déguisé en Mexicain, qui finira brûlé. Car l’homme blanc représente le mal, "les hommes qui se sont trompés" pour reprendre une expression d’Artaud.

Un mode de vie en autarcie

Les Tarahumaras ont toujours fui les autres hommes car ils souhaitent conserver leur mode de vie et leurs coutumes. Ils vivent dans des grottes ou dans des petites maisons en bois ou en pierre, espacées d’une centaine de mètres ou de quelques kilomètres les unes des autres.
Ils sont fermiers, cultivant maïs, haricots, courges… sur une terre pauvre. Ils sont bergers, élevant chèvres, moutons, bovins, et pratiquent la transhumance. Ils sont aussi chasseurs à l’occasion pour subvenir aux besoins de la famille. Les femmes s’occupent du foyer et s’adonnent à l’artisanat.
En cas de sécheresse, de maladie, ou autre coup dur, ils peuvent compter sur la korima, la solidarité qui fait qu’un Tarahumara peut demander à un voisin plus riche de partager ses ressources, sans rien attendre en retour.

Des inquiétudes pour l’avenir

Mais le mode de vie des Tarahumaras est de plus en plus menacé. Depuis les années 90, leur territoire est grignoté de toute part à cause de la déforestation de la Sierra.
Très récemment, ce sont les trafiquants de drogue qui ont exploité leur endurance pour en faire des passeurs, dans cette région qui n’est qu’à 300 km des États-Unis [2].
Mais les Tarahumaras pourront-ils une nouvelle fois prendre leur jambe à leur cou et crier sauve-qui-peut ?

 

1 http://lemonde.fr/voyage/article/2008/09/01/semaine-sainte-dans-le-jardin-du-bien-et-du-mal_1339285_3546.html

2 http://courrierinternational.com/article/2012/07/10/l-endurance-des-tarahumaras-mise-au-service-des-cartels

 

Idées de lecture
- Born to Run, de Chris McDougall
- Les Tarahumaras, d’Antonin Artaud
- Dans la Sierra Madre. Une année chez les Tarahumaras, de Jeff Biggers